LI GUERNOUYE ET L'BOU
 

Zoublant fou dol bèrdouye,

One pitite djonne guèrnouye,
Moussîye didins on pré
Po s' rissouwè,
Avisse on bia gros boû, fwârt et stocasse :
Rude tièsse, crausse anète, laudjès cwasses.
« Maria Dèi, dist-èle
Li p'tite mamezèle,
Que cul d' polin !
Dji vôreus bin,
Mi ossi, duvenu one bêle grosse madame ! »
Ele si forboute, èle si sofèle à blame.
« Wêtoz, dist-èle à s' souwe, i n' m'è manque pus brâmint.
Ayi dandj'reûs, rastrinds !
— I n'è faut d'djà pus wêre !
Sacréye lwagne, vasses ti taire ?
Aye sésses, dj'î sus... »
Et tôt djant ça, èle tchôke ses boyas djus.
 
Ç' n'èst nin tos djeûs d'awè lès-ouyes pus grands qui l' vinte,
Do s' sitinde par trop fwârt quand-on n' set z'i avinde !
A vlu pètè pus wôt qui s' cul,
On djoû ou l'ôte, on tchait fourbu.

Joseph HOUZIAUX, On d'mèye-cint d'fauves da La Fontin-ne, Imprimerie "Vers l'Avenir", 1946.
La grenouille et le bœuf
 
Sautant hors du bourbier,
Une petite jeune grenouille,
Montant dans un pré
Pour se sécher,
Avise un beau gros bœuf, fort et costaud,
Tête solide, échine grasse, larges cornes.
« Maria Dei, dit-elle
La petite demoiselle,
Quel cul de poulain !
Je voudrais bien
Moi aussi devenir une belle grosse dame ! »
Elle se concentre, elle se gonfle à bloc.
« Regarde, dit-elle à sa sœur ,il ne m’en manque plus beaucoup !
— Oui sans doute, cesse d’exagérer !
— Il n’en faut déjà plus guère !
— Pauvre idiote, vas-tu te taire ?
— Oui, sais-tu, j’y suis... »
Et ce disant, elle explose ses entrailles alentour.
 
Ce n’est pas du jeu d’avoir les yeux plus grands que le ventre,
De s’étirer par trop vers ce que l’on peut atteindre !
À vouloir péter plus haut que son cul,
Un jour ou l’autre, on finit éreinté.

Traduction proposée par Lucien J. Heldé, webmaster site lulucom.com
 

PETIT COMMENTAIRE SUR CETTE FABLE :

1. Pour prosaïque qu'il reste, le mot cul n'est pas aussi grossièrement connoté en wallon qu'en français. En wallon de Liège, l'expression vî cul (litt. "vieux cul") est même très affectueuse. Dans le même esprit, l'élue de votre coeur que vous appellerez mi p'tite crotte ("ma petite crotte"), loin de s'en plaindre, n'y verra que le témoignage de votre affection débordante. Cela dit, feue ma sainte mère fut un jour quelque peu offusquée d'entendre sa plus grande amie, Liégeoise bon teint, employer pour s'adresser à sa fille le doux vocable de ma grande cane (traduisons, pour rester convenable, "mon gros minou")… 

 

À titre de comparaison, le texte de LA FONTAINE :

LA GRENOUILLE QUI VEUT SE FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF

Une grenouille vit un boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : « Regardez bien, ma soeur ;
Est-ce assez ? dites-moi : n'y suis-je point encore ?
— Nenni — M'y voici donc ? — Point du tout. — M'y voilà ?
— Vous n'en approchez point. » La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages.
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs ,
Tout prince a des ambassadeurs,
out marquis veut avoir des pages.

LA FONTAINE, Fables, LIvre I, 3