Ll LEUP ET L’TCHIN
 

Gnaveut des leûps dins l'timps

Dins les tiènes do Molin.
Is-ont tant stî k'tchèssis
Qu'gn-a pupon avaur-ci.
Quand les-èfants di m' timps s'astaurdjint dins les bwès,
Po les fè dispêtchi, les fè râlé tôt drwèt,
On les-î djeut - manière do les fè awè peu - :
Alorzè d'dé vosse mère, vos s'roz mougni do leûp !
One di ces laides bièsses qu'esteut tofèr traquéye
Ni pleut vraimint pus aye à fwace d'èsse sicrotéye.
Tél'mint qu'èle aveut fwaim, èle ni saveut pus qwè
Et vollà arivéye jusqu'à l’ cinse dol Rodje-Crwès.
Gn-aveûve on gros tchin d'coûr qui roleûve addé l'grègne
Et persôn-ne avaur-là, pace qui c'esteut dimègne.
« Quéne chârmante ocâsion, si dj' wâzeus l'ataquè,
Tûseut-i dins li-mînme; mais i n'faut nîn s' risqué
Do dârè su ç'bièsse-là : èle est crausse come on lote.
Causans-lî paujîremint... Qué bia pwèl, saperîote !
« Bondjou, mossieû ! dist-i,
Eh bin ! dji m' fous d'minti,
Vos-avoz one rude panse
Et one fameuse anète
Faut crwâre qu'vos fiyoz bombance
Et qu' c'est todis guinguète
Dins ç' maujon'-ci !
Ti n'as qu'à fè come mi,
Li rèspond-t-i l' mâtin ; c'est-t'one bin pôve idéye
Do rôlé dins les bwès po rasgotè l' fouréye.
Vins t'ègadgi à l'cinse, gn-a cor one place por twè.
— Ça n' sèreut nin di r'fus, mais qui m' faureut-i fè ?
— Oh ! nin grand tchôse, valet :
Mwinr'nè les biesses au ri,
Alè r'côpè les vatches
Quand èles fiyèt do ravadje
A l'intréye do cortil.
Bawiyi après les djins ;
Qui n' ti r'vêront nin bin,
Tènawète lètchi t'maisse.
Ti frès bin çola, taisse ! »
Vola l'leûp tôt binauje
D'one paréye ocâsion
Do plu mougni à s' t'auje
Et d'awè dobe râcion.
Mais tot tapant les ouyes dissus s'novia confrére :
« Qu'asses fait à t' cô ? dist-i, t'es tôt dchavè !
— C'est do satchi su l'lache quand dji sus atèlè !
— Atèlè ? rèspond l'leûp. Qui disses don là, vi frére ?
Ça fait qu' ti n' cours nin come ti vous ?
— Dji sus loyi dol nut et pa des côps do djoû.
— Oh ! oh ! didins c' cas-là, dji n' mousserai nin à l'cinse,
Vikè sins libertè, dj'è n' n'aureus nin l' paciyince ;
D’ji m’vas véye avaur-là s’on veut nin on bèdo. »
Làd’sus i pète au diâle, èt dandj'reûs qu’i court co !

Joseph HOUZIAUX, On d'mèye-cint d'fauves da La Fontin-ne, Imprimerie "Vers l'Avenir", 1946.
Le Loup et le Chien
 
Il y avait des Loups dans le temps
Dans les collines du Moulin.
Ils ont tant été chassés
Qu’il n’y en a plus par ici.
Quand les enfants de mon temps s’attardaient dans les bois,
Pour les faire se dépêcher, les faire rentrer tout droit,
On leur disait — manière de leur faire peur — :
Retournez chez votre mère, [sinon] vous serez mangés par le loup !
Une de ces sales bêtes qui était perpétuellement traquée
N’en pouvait vraiment plus à force d’être famélique.
Tellement elle avait faim, elle ne savait plus quoi
Et voilà arrivée jusqu'à la ferme de la Rouge-Croix.
Il y avait là un gros chien de ferme qui rôdait près de la grange
Et personne alentour, parce que c’était dimanche.
« Quelle merveilleuse occasion, si j’osais l’attaquer,
Songea-t-il en lui-même ; mais il ne faut pas se risquer
À affronter cette bête-là : elle est grasse comme une loutre.
Causons-lui calmement... Quel beau pelage, saperlotte !
« Bonjour, Monsieur ! dit-il,
Eh bien ! je me fiche de mentir,
Vous avez une sacrée bedaine
Et une fameuse échine,
Il faut croire que vous faites bombance
Et que c’est tous les jours ripaille
Dans cette maison ci !
Tu n’as qu’à faire comme moi,
Lui répond le mâtin ; c’est une bien sotte idée
De vadrouiller dans les bois pour dénicher sa pitance.
Viens t’engager à la ferme, il y a encore une place pour toi.
— Ce ne serait pas de refus, mais que me faudra-t-il faire ?
— Oh, pas grand-chose, va:
Mener les bêtes au ru,
Aller rechercher les vaches
Quand elles font des dégâts
À l’entrée du jardin.
Aboyer contre les gens
Qui ne l’aimeront pas beaucoup,
De temps en temps lécher ton maître.
Tu feras bien ça, sans doute ! »
Voilà le loup tout content,
D’une pareille occasion
De pouvoir manger à son aise
Et d’avoir double ration.
Mais en jetant les yeux sur son nouveau confrère :
« Qu’as-tu donc fait à ton cou ? dit-il, tu es tout pelé !
— C’est de tirer sur la laisse quand je suis attaché !
— Attaché ? répond le loup. Que dis-tu donc là, vieux frère ?
Ça fait que tu ne cours pas comme tu veux ?
— Je suis enchaîné la nuit et parfois le jour.
— Oh ! oh ! Dans ce cas je n’entrerai pas à la ferme,
Vivre sans liberté, je n’en aurais pas la patience ;
Je m’en vais voir par là-bas s’il ne s’y trouve pas un mouton. »
Sur ce, il file au diable, et probablement il court encore !
 
Traduction proposée par Lucien J. Heldé, webmaster site lulucom.com
 

PETITS COMMENTAIRES SUR CETTE FABLE :

1. Tûser, littéralement "ruminer", en parlant des vaches. Il va de soi que quelqu'un qui tûse est plongé dans de profondes pensées.

2. Si le loup s'adresse fort poliment au chien, en le vouvoyant, celui-ci lui répond par un tutoiement qui, dans le wallon de nos régions (Celles, Rochefort), est connoté d'une impolitesse crasse. Ma vieille grand-tante Éva, traduisant de son patois usuel, vouvoyait même son chat : "Vous voulez sortir, poupousse ?"
Ici, le fabuliste joue évidemment du contraste entre la bête sauvage qui exprime avec une courtoisie exquise et l'animal domestique qui parle avec la désinvolture des culs-terreux qu'il fréquente. Le loup ne condescendra au tutoiement que plus tard, lorsque le mâtin sera en passe de devenir son "confrère".

 

À titre de comparaison, le texte de LA FONTAINE :

LE LOUP ET LE CHIEN

Un loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli , qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers ,
Sire loup l'eût fait volontiers;
Mais il fallait livrer bataille,
Et la mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le loup donc, l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
« Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui répartit le chien.
Quittez les bois, vous ferez bien:
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré; point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez moi, vous aurez un bien meilleur destin.»
Le loup reprit : «Que me faudra-t-il faire ?
— Presque rien, dit le chien: donner la chasse aux gens
Portants bâtons et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons:
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. »
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse
Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé.
« Qu'est-ce là ? lui dit-il. — Rien. — Quoi ? rien ? — Peu de chose.
— Mais encor ? — Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
— Attaché ? dit le loup: vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? — Pas toujours; mais qu'importe ?
— Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.

LA FONTAINE, Fables, LIvre I, 6.