LES BlESSES ATAQUEYES DOL PESSE
 

On djoû. dist-i l’Bonhome, li pêsse

S'aveut tapè avau les bièsses.
Tortotes ni crèvint nin,
Mais mwinte è soufrichint.
Eles n'avint pus d' cure do vikè,
Nuk apétit, pupon d'agrè.
Li lion les rachone èt dit à tote li binde :
« Savoz bin qwè, mes djins, li Bon Diè nos pûnit ;
Di saquantes di nos ôtes il a bin sûr à s' plainde.
I faurè qu'on s'acuse èt qu’on r'paye ses pètchis
Po qu'on n’ sôye pus si malheureux ;
Qu' chakin è fêye por on mèyeux !
Mi — dji m' fou d' minti - dii sus fwârt pansârd ;
Dj'ai foutu mwints bèdots è m' camusole ;
Min-me qui l' bièrdji a d'djà stî dins m' casserole.
Dji fais m' meâ culpâ ; mais c'est d'hasârd
Si gn-a nin onk dins tos vos-ôtes
Qui n' si r'protche ni'i one frawe ou l'ôte.
— V's-èstoz bin bon, dist-i l' r'naud,
Et co brâmint trop come u faut.
Dins tot ç' qui vos nos djoz,
Qu'est-ce qu'on trouv' reûve à redîre ?
Scrotè saquants bèdots ?
C' côp-ci, v’ m'aloz fè rire !
Qui soyèchent bin binauches qu'on rwè les a mougni
Et qu'il a co bin vlu, après côp, s' ralètchi.
Po ç' qu'est do bièrdji, nos n'è causerans nin :
Tot I' monde sét bin. taisses, qui ç' n'est qu'on vaurin.
— Ça, c'est causè,
Dist-i l' tchèt.
On grand bravo
Po li r'naud ! »
Pus, ç'a sti l' gayiè qu'a passè.
(Qui est-ce qu'è l'aureut d'djà discausè ?)
Et pus les tchins, les oûrs, totes les mèchantès bièsses.
Gna nin onk qui mouv't'eut. personne ni r'lèveut l' tièsse.
« Hi! han! dist-i l' baudet, en r'drèssant ses orèyes,
I faut qui dj' dîye li mène ossi.
A qwè aurai-dje pinsè po z-è fè one parèye ?
En passant d'dé l'cortil
D'on curè,
Dj'ai brostè
Saquants surales.
Por mi, c'est l' diâle
Qui m'aurè co tentè ;
Dj'è sus bin toûrmintè ! »
Là-d'sus, tot l' monde si mèt à man'ciyi nosse bourique ;
Ga-a onk qui bache ses cwanes, on' ôte mosture ses dints.
On vî leùp qu'aveut sti on pô è scole dins l' timps
Kimince à les prétchi, tot ' z-î mostrant I' pôve bique :
« Volà, dist-i, qui qu’a fait nosse malheûr ;
C'est lèye qu'est cause di tot ç' qu'arive asteûre ;
C'est po ça qui l' Bon Diè a stî si dismantchi
Et si vos vloz m' choûtè, nos li rôyerans l' gozî :
Ele n'è l'aurè nin d’djà volè ! »
Et is-ont fait l' fin du baudèt.
 
Li ptit a todis stî li p'tit :
C'est todis li qu'on z-a spotchi.
 
Joseph HOUZIAUX, On d'mèye-cint d'fauves da La Fontin-ne, Imprimerie "Vers l'Avenir", 1946.
Les bêtes frappées de la peste
 
Un jour, dit le Bonhomme, la peste
S’était installée parmi les bêtes.
Toutes ne crevaient pas,
Mais maintes en souffraient.
Elles n’avaient plus souci de vivre,
Nul appétit, aucune joie.
Le lion les rassemble et dit à toute la bande :
« Savez-vous bien quoi, mes gens, le Bon Dieu nous punit :
De certaines d’entre nous, il a bien sûr à se plaindre.

Il faudrait qu’on s’accuse et que l’on expie ses péchés

Pour que l’on ne soit plus si malheureux :
Que chacun fasse de son mieux !
Moi — je me fiche de mentir —, je suis fort goinfre ;
J’ai mis beaucoup de moutons dans ma camisole ;
Même que le berger a déjà fini dans ma casserole.
Je fais mon mea culpa, mais ce serait bien le diable
S’il n’y a pas un parmi vous tous
Qui ne se reproche pas l’une ou l’autre frasque.
— Vous êtes bien bon, dit le renard,
Et encore beaucoup trop convenable.
Dans tout ce que vous vous avez dit
Qu’est-ce que l’on trouverait à redire ?
Avaler quelques moutons ?
Cette fois, vous allez me faire rire !
Qu’ils soient bien contents qu’un roi les a mangés
Et qu’il a bien voulu, ensuite, se pourlécher.
Pour ce qui est du berger, nous n’en parlerons pas
Tout le monde sait bien, vraiment, que ce n’est qu’un vaurien.
— Ça c’est parler,
Dit le chat
Un grand bravo
Pour le renard ! »
Puis, ça a été le taureau qui est passé.
(Qui est-ce qui l’aurait déjà contredit ?)
Et puis les chiens, les ours, toutes les méchantes bêtes.
Il n’y en avait pas un qui mouftait, personne le relevait la tête.
« Hi !Han ! dit l’âne, en dressant ses oreilles,
Il faut que je dise la mienne aussi.
À quoi ai-je donc pensé pour en faire une pareille ?
En passant devant le jardin
D’un curé,
J’ai brouté
Quelques brins d’oseille.
Pour moi, c’est le diable
Qui m’aurait encore tenté ;
J’en suis très tourmenté ! »
Là dessus, tout le monde se met à menacer notre bourrique ;
L’un abaisse ses cornes, un autre montre ses crocs.
Un vieux loup, qui avait été un peu à l’école jadis
Commencer à les prêcher, leur montrant la pauvre bique ;
« Voilà, dit-il, celui qui a fait notre malheur :
C’est lui qui est la cause de tout ce arrive maintenant ;
C'est pour cela que le Bon Dieu est si contrarié
Et si vous voulez m’écouter, nous lui trancherons la gorge :
Il ne l’aura pas volé ! »
Et ils ont fait la fin du baudet.
 
Le petit à toujours été le petit,
C’est toujours lui que l’on a écrasé.
 
Traduction proposée par Lucien J. Heldé, webmaster site lulucom.com
 

PETITS COMMENTAIRES SUR CETTE FABLE :

1. Surale. Autrement dit, la surelle, l'oseille sauvage. C'est cette plante que, prévoyante, Mère Nature place souvent auprès de l'ortie, pour soulager les piqûres d'icelle… et pour parfumer délicatement la soupe confectionnée avec les urticants végétaux.

2. C'est todis li p'tit qu'on spotche ("C'est toujours le petit qu'in écrase"). Voilà bien l'une des sentences wallonnes les plus connues ! Une maxime du reste bien résignée, bien fataliste, et comme empreinte de toute la résignation d'un peuple qui, au cours, de son histoire subit maintes occupations étrangères, souvent brutales, toujours humiliantes : franque, bourguignonne, espagnole, autrichienne, française, hollandaise… et flamande (non, ça, c'est une boutade !). On notera aussi avec amusement les nombreuses variantes wallonnes pour signifier "écraser" : spotchi (comme on écrase négligemment d'une chiquenaude un moucheron sur une table), sprâtchi (tel le cafard que l'on foule du talon), splatchi (et pan, un coup de tapette sur une guêpe baguenaudant sur la vitre), etc…

 

À titre de comparaison, le texte de LA FONTAINE :

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés:
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie;
Nul mets n'excitait leur envie,
Ni loups ni renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie;
Les tourterelles se fuyaient:
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le lion tint conseil, et dit: «Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements:
Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense;
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut : mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi:
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce.
Est-ce un pêché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant, beaucoup d'honneur ;
Et quant au berger, l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.»
Ainsi dit le renard; et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances
Les moins pardonnables offenses:
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'âne vint à son tour, et dit : « J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. »
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait: on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

LA FONTAINE, Fables, LIvre VII, 1