Li vikérîye d'on Gamin d' Céles
 
Avant-propos
Remerciements
Préface

Chap. I

Chap. II
Chap. III
Chap. IV
Chap. V
Chap. VI
Chap. VII
Chap. VIII
Chap. IX
Chap. X
Chap. XI
Chap. XII
Chap. XIII
Chap. XIV
Chap. XV
Chap. XVI
Chap. XVII
Chap. XVIII
Chap. XIX
Chap. XX
Chap. XXI
Chap. XXII
Chap. XXIII
Chap. XXIV
Chap. XXV
Chap. XXVI
Chap. XXVII
Chap. XXVIII
Chap. XXIX
Chap. XXX
Chap. XXXI
Chap. XXXII
Chap. XXXIII
Chap. XXXIV
Chap. XXXV
Chap. XXXVI
Chap. XXXVII
Chap. XXXVIII
Chap. XXXIX
Chap. XL
Chap. XLI

Avant-propos
par Mutien-Omer HOUZIAUX

Pour Marlène et pour mon cher romaniste, afin que les petits Houziaux n’en ignorent. Papa. Celles, Jour du Nouvel An 1965.

L’autre jour, en relisant la dédicace qui personnalise « ma » Vicaîrîye d’on Gamin d’ Cêles – il est des évidences lentes à venir –, j’ai ressenti comme une invitation pressante, une invitation d’outre-tombe, à répondre au vœu, clairement exprimé par l’auteur, de transmettre à ses descendants les souvenirs du gamin de Celles. Las ! les quelques exemplaires que j’aurais pu leur laisser eussent été pour eux des reliques à peine plus accessibles que, pour tout un chacun, les hiéroglyphes avant les travaux de Jean-François Champollion ! Il fallut donc me résoudre, par piété filiale, à traduire en français l’autobiographie paternelle.

Initié jadis à la dialectologie wallonne par mon maître Louis Remacle et par Elisée Legros, je repris, quelque quarante ans plus tard, le chemin de la section de philologie romane qui, en mon Alma Mater liégeoise, rassemble une très riche documentation sur les parlers de Wallonie. J’eus la bonne fortune d’y rencontrer M. Philippe Hardy, alors chercheur au Service de dialectologie. Informé de mon projet, il me suggéra aussitôt de lui donner une destination moins confidentielle : vu la richesse et l’authenticité du wallon que reflète chaque page de la Vicaîrîye, il semblait que les linguistes pourraient tirer parti de mon travail, notamment au point de vue lexicologique. D’où l’idée d’une publication s’adressant à la fois aux amateurs de littérature wallonne (l’ouvrage, sorti en 1964, est, depuis longtemps, épuisé) et aux chercheurs (dialectologues, ethnologues et autres folkloristes).

*

Faut-il parler de culture wallonne ou plutôt de Wallons cultivés ? L’écriture en wallon peut-elle satisfaire aux exigences d’une véritable littérature ? Peut-elle concilier le caractère régional inhérent à tout dialecte et atteindre, dans son propos, ce qu’il est convenu d’appeler l’ « universel » ? Toutes ces questions, Joseph Houziaux se les est posées et, bien des fois, en conversant avec son « cher romaniste ». Issu d’un milieu où, dès l’âge le plus tendre, les enfants du pays se nourrissaient de wallon comme les nouveau-nés de lait maternel, mais où l’usage du français était la règle dès l’école gardienne, imprégné, par goût autant que par profession, de littérature française, il était en vérité naturellement bilingue et donc fort bien placé pour inscrire son œuvre dialectale dans une esthétique lucidement choisie. Il a d’ailleurs, à diverses reprises (1), exprimé sa position en la matière.

Juger les productions dialectales à l’aune des littératures de haute lignée ne lui paraissait guère raisonnable, ni linguistiquement, ni culturellement. Ici vient naturellement à l’esprit le parallèle avec un autre chantre du pays wallon, Nicolas Defrêcheux. Dans « Mès deûs Lingadjes » (1861), Defrêcheux nous dit d’entrée l’essence de sa double appartenance culturelle, wallonne et française : Dj’èplôye po djåzer/ Èt minme po tûzer,/ Deûs lingadjes apris d’ djônèsse (J’emploie pour parler/ Et même pour penser,/ Deux langages appris dans ma jeunesse). « Po tûzer » ! Quand Victor Hugo voulait être « Chateaubriand ou rien », il affirmait une ambition d’une audace certes peu commune, mais non pas incongrue. Chateaubriand était bien « passé par là », et, avant lui, des dizaines et des dizaines d’écrivains, français, anglais, italiens, espagnols, sans parler des Anciens. À l’époque où émerge, en Wallonie, la volonté d’affirmer son identité par l’écriture en dialecte, « au moment où se préparait l’efflorescence dialectale qui allait démentir la prévision pessimiste des deux auteurs [François Bailleux et Joseph Dejardin] (2)», c’est-à-dire grosso modo quand paraissent Les Contemplations, nos gens de lettres wallons n’ont, dans le patrimoine culturel de leur terroir, que de bien modestes références littéraires, et dont le passé le plus lointain se situe au XVIIe siècle : nul d’entre eux n’a son Villon, son Ronsard, son Racine, ni son Chateaubriand (eux-mêmes héritiers d’autres cultures à vocation universelle) et, partant, nul d’entre eux ne dispose d’outils linguistiques et stylistiques comparables à ceux d’un Villon, d’un Ronsard, etc.

Joseph Houziaux, dès ses premiers écrits wallons, opta pour une écriture qu’il croyait conforme au génie de sa première langue maternelle : pittoresque à souhait, tantôt rude, tantôt sensible, et toujours (apparemment) simple – la profondeur humaine n’exigeant pas, à ses yeux, les subtilités d’un trobar clus parfaitement étranger à la mentalité des djins d’èmon nos-ôtes. Le « gamin de Celles » n’était d’ailleurs pas seul à prendre ce parti.

S’interrogeant sur la « pertinence de la littérature dialectale », Willy Bal, dont on sait la contribution majeure à la dialectologie comme aux lettres wallonnes, tient, sur le sujet, un langage nuancé et serein. Refusant le clivage entre « auteurs lettrés et auteurs d’origine populaire » – il dit bien, tout de même, d’origine… – , Bal se garde de jeter l’anathème sur ce qu’il appelle « une littérature-reflet » (opposée à « une littérature de création »). À ses yeux, « ce sable abondant charrie bien des paillettes et même quelques pépites » ; en dépit de ses faiblesses, « cette littérature [de la fin du XIXe siècle ] restait pour tant de gens de notre peuple une voie d’accès à l’émotion esthétique ». Et de conclure sa réflexion par un constat réaliste et un pronostic qui, lui, peut sembler aujourd’hui pour le moins optimiste :

À côté du français, langue de l’ouverture au monde, de la participation aux plus hautes spéculations de l’esprit, de l’accès à un incomparable patrimoine littéraire, nos dialectes ont encore au temps présent un rôle à jouer : par delà "l’aventure poétique" mais aussi par elle, ils sont conviés à participer à une aventure plus hardie encore, celle de changer la vie (3).

Maurice Delbouille – dont les cours étaient un régal pour les futurs romanistes liégeois – , alliait à l’érudition d’un médiéviste hors pair la bonhomie d’un guide attentionné. On chercherait vainement défenseur plus passionné de la culture wallonne sous tous ses aspects. En janvier 1936, à peine élu à la présidence de la Société de Littérature Wallonne, le jeune professeur Delbouille – il a 33 ans – invite d’emblée ses confrères à une sage réflexion sur l’orientation à donner aux lettres wallonnes ; on peut même dire qu’il s’agit, déjà, d’une mise en garde :

Ne croyons pas grandir le wallon en exigeant de lui des services qu’il ne peut rendre. Aimons-le pour lui-même, avec sa rusticité, et ses imperfections, sans le vouloir plus noble et plus savant […] C’est la condition première pour qu’il reste, en toute simplicité – et notre littérature avec lui – l’interprète fidèle et vivant de ces affinités secrètes qui nous unissent étroitement à nos frères wallons et à nos aïeux (4).

Vingt-deux ans plus tard, alors que tentait de s’affirmer une esthétique nouvelle, disons plus éthérée, Delbouille, décidément peu enclin à céder à l’air du temps, écrira à propos des noëls wallons :

« Chanson littéraire » ? Que l’on n’aille pas tirer de cette définition l’idée que les noëls pourraient se prévaloir de hautes qualités poétiques. […] En somme, le noël wallon a vu le jour et s’est développé comme un nouveau genre littéraire […] dans la région de Wallonie où vivait depuis le début du XVIIe siècle au moins, une littérature dialectale qui ne pratiquait pas que les genres oraux, seuls adéquats à la nature même du patois, parler populaire de la vie et de la conversation quotidienne, mal préparé à l’expression des idées subtiles ou des émotions nuancées (5).

Au-delà de la catharsis inhérente à toute autobiographie (6), Joseph Houziaux cherchait-il à satisfaire, discrètement, quelque aspiration littéraire ? On n’en peut douter. N’est-ce pas le culte qu’il vouait à La Fontaine et le désir qu’il éprouvait de transmettre son enthousiasme qui firent entrer le pédagogue en littérature dialectale ? Quiconque lit On d’méy-cint d’ fauves da La Fontin.ne (7), observera sans peine que ces fauves ne procèdent pas seulement d’un souci pédagogique : sensibiliser les adolescents à l’art du Bonhomme fut assurément le « facteur déclenchant », mais il saute aux yeux que le gamin de Celles prit grand plaisir à importer, en son Condroz natal, les apologues du génial Champenois.

Lès bèlès fauves da La Fontin.ne, Les belles fables de La Fontaine,
Aus scolîs djèls-ai racontè ; Aux écoliers je les ai racontées ;
Mais i faleut mwints côps rinde pwin.ne Mais il fallait maintes fois peiner
Quand c’èsteut po l’zî èspliquè ; Quand il s’agissait de les leur expliquer.
   
Gn’aveut là totes sôtes di mèssadjes Il y avait là toutes sortes de propos
Qu’i n’ compurdint nin à mitan. Qu’ils ne comprenaient pas à demi.
I m’a chonè qu’ c’èsteut damadje : Il m’a semblé que c’était dommage :
I-gn-a rin d’ pus bia, don, portant ! Il n’est pourtant rien de plus beau, n’est-ce pas !
   
C’èst po ça qui dj’ai v’lu fè l’ saye Voilà pourquoi j’ai voulu faire l’expérience
D’è toûrnè saquantes en patwès : D’en tourner quelques-unes en patois :
Èouce qui m’ francès n’ sét pus aye Là où mon français n’en peut plus
Li walon come ça l’ vint coplè. (8) Le wallon, ainsi, vient l’épauler.

Dans la rubrique « Chîjes èt Pasquéyes » du journal namurois Vers l’Avenir, Joseph Houziaux résume ainsi son modeste dessein : Scrîre po ièsse saisi do peûpe, mais scrîre di mès mia, c’èst m’ seûle lwè (9) (Écrire pour être compris du peuple, mais écrire de mon mieux, voilà ma seule loi). Question de bon sens, en somme : la vocation naturelle d’une publication est d’être lue, et pas seulement de happy few. Question aussi où l’esthétique rejoint, et sans doute consciemment, une certaine éthique. N’y a-t-il pas, en effet, quelque ingratitude à tenir « le peuple » à l’écart d’oeuvres écrites dans une langue reçue de lui ? Sont-ce des albatros qui survolent le pays de Celles ? Pour autant, l’auteur dit écrire de [son] mieux. Écrire et non parler, et de son mieux, c’est-à-dire avec ses meilleures ressources : on est loin de la banale raconte villageoise.

Joseph Houziaux a donc ancré sa production littéraire dialectale dans la culture populaire, berceau de la langue et de l’esprit propres à son terroir. Mais, pour soucieux qu’il fût de rester authentiquement wallon et condruzien, ce professeur de français savait parfaitement que toute littérature est art et tout art, artifice. Que l’on considère, par exemple, l’harmonie des phrases ou encore la variété du discours, tantôt naïf dans l’émerveillement du gamin, tantôt émouvant chez l’adulte : rien, dans le ton et le mode, n’est laissé au hasard par le musicien-compositeur qu’était notre auteur. Ainsi, contrairement à ce qu’a pu soutenir l’un ou l’autre esthète, son style est bel et bien un style écrit, maîtrisé, et son « bilinguisme » n’a nullement entraîné chez lui une sorte de schizophrénie culturelle : « penser en wallon » ne signifie nullement extraire momentanément de ses neurones toute réminiscence culturelle venue par le truchement du français (ou d’une autre langue). Quant à l’esprit du terroir, il n’est pas, en soi, une entrave à l’universel dès lors qu’ il est porteur de valeurs humanistes. Avec quel plaisir, et sans la moindre fatuité, le « gamin » aimait s’entendre dire par certains « paysans » de Celles : « Vèyoz, Josèf, mi ossi dj’ôreus bin racontè tot ça. Seûl’mint, li walon, dji nèl sôreus scrîre » ! [Voyez-vous, Joseph, moi aussi j’aurais bien narrer tout cela. Seulement, le wallon, je ne saurais l’écrire !] Voilà un compliment qui valait bien des gloses et qui lui était aussi précieux, peut-être, que ce que Charles Bruneau, professeur à la Sorbonne, lui avait écrit à propos du recueil On d’méy-cint d’ fauves da La Fontin-ne : « […] j’admire… c’est une réussite… de pareilles adaptations sont en réalité des oeuvres originales (10). »

*

Voilà pour ce qui est des options littéraires et culturelles de l’auteur dialectal. Disons maintenant quelques mots du versant philologique de la présente entreprise. Lorsque, dans les années 1955-1958, je préparais une Enquête dialectale à Celles-lez-Dinant (11), Louis Remacle m’avait déjà mis en garde contre la tendance archaïsante du wallon pratiqué par mon père, tendance que révélaient ses nombreux écrits (12). Pour moi, je considérais plutôt cette pureté langagière comme une aubaine, tant le dialecte s’appauvrissait, lexicalement et grammaticalement, sous l’influence du français, depuis longtemps considéré, même dans les milieux modestes, comme la seule langue « convenable », y compris au sein de la famille. Dans le domaine des activités artisanales, en particulier, la disparition rapide de nombreux métiers liés à la vie rurale entraînait l’abandon de toute une richesse lexicale autochtone. Depuis lors, la dégradation s’est accentuée sous la pression de facteurs socioéconomiques. En Wallonie, la pratique quotidienne des patois ne subsiste guère que dans quelques foyers, ruraux pour la plupart et de vieille souche locale, où les cadets sont quinquagénaires sinon sexagénaires.

La prise de conscience de cette déréliction a suscité, en divers endroits de Wallonie, la création d’ « écoles » de dialecte, fréquentées par des personnes de tous âges et de toutes conditions. La plupart de ces initiatives sont tributaires de la bonne volonté de quelques scrîjeûs chevronnés ; certaines bénéficient d’aides locales ou régionales. Refusant d’abandonner leurs chers patois à quelque euthanasie avant de les livrer aux mains d’experts en thanatopraxie, ces irréductibles réussissent, contre toute attente, à former des lecteurs, quelquefois même des auteurs, grâce à des cours qui s’échelonnent sur quatre ou cinq ans de fréquentation assidue. Leur secret ? Susciter un vif intérêt voire un amour pour le patrimoine wallon à travers la littérature wallonne. Les plus avisés n’acceptent pas pour référence le tout-venant d’une production qui s’autoproclame un peu vite « littérature ». Ainsi, dans le Namurois, la source principale de référence, ce sont les écrits des Rèlîs namurwès (littéralement : les choisis namurois), ces auteurs fidèles à leur devise, « Wêre mais bon » (peu mais bon) : tout texte présenté ne reçoit l’imprimatur pour une parution dans Les Cahiers wallons qu’après avoir réussi la très sérieuse épreuve de la « passète » (tamis). Reçu aux Rèlîs dès 1948, Joseph Houziaux y fut un artisan très apprécié : l’exigence de la passète ne le cédait en rien à l’abondance de la production, en vers comme en prose, ni à l’estime que lui portaient ses confrères scrîjeûs.

En raison précisément de la qualité du texte, de sa richesse lexicale, de sa rigueur syntaxique, il a semblé que, présentée avec une traduction française, Li Vikérîye d’on Gamin d’ Céles pourrait se révéler un outil didactique des plus utile. Ancien professeur de français – qualis pater, talis filius –, je sais tout le parti qu’un maître peut tirer de l’analyse critique d’une traduction : le thème et la version ont des vertus incomparables pour une connaissance intime du fonctionnement des deux langues considérées, de leurs possibilités stylistiques propres et, parfois d’une parenté inattendue. J’en ai encore fait l’expérience – et parfois pour ma propre édification – dans la composition de ce livre. Quand on a coutume d’écrire des articles scientifiques et des textes d’idée, il est rare d’évoquer certaines réalités banales de la vie quotidienne. De plus, même sans céder au purisme et à la seule référence du bon usage parisien, il est des tours dont un philologue se méfie parce qu’il ne sait trop s’ils ne trahissent pas quelque provincialisme. Combien de fois, au fil du travail de traduction, ne se sont pas présentés des vocables ou des tours qu’un francophone belge considérerait comme dialectaux ou relevant du français régional, mais qui sont attestés par des lexicographes de la langue française ! Ainsi, bisquer, toquer à la porte, des gens comme il faut, mouf(e)ter, il n’y a déjà guère de…, sa mère toute crachée, figurent dans Le Robert ; comme de juste, c’est tout juste si, chercher après ne contreviennent pas au bon usage du français de France et sont mentionnés, à ce titre, dans le Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne de Joseph Hanse et Daniel Blampain (13) ; le Grand Larousse signale comme archaïsmes des termes toujours vivants en wallon (« rouleur », vx. = vagabond – le wallon dit encore, dans ce sens, rôleû) ; le terme rabote, qui désigne une sorte de gâteau dont la pâte enrobe une pomme, est connu du même dictionnaire, tandis que le Littré précise que le mot « se dit dans les Ardennes et à Genève ». Autant de parentés lexicales qu’il a paru opportun d’exploiter, notamment parce que leur mise en évidence a, pour le praticien du français et du wallon, une portée pédagogique. Enfin, toujours au point de vue didactique, la présentation d’un texte riche en vocabulaire et en syntaxe de souche authentique offre à l’amateur de parlers dialectaux l’occasion de se livrer, en professionnel ou en simple curieux, à d’intéressants exercices de dialectologie comparée.

Dans sa Vikérîye, Joseph Houziaux cite quelque quatre-vingt-dix noms de lieux, pour la plupart situés sur le territoire de Celles et de ses hameaux. Il a paru intéressant d’en dresser la liste et d’en fournir une cartographie afin de permettre au lecteur de localiser très précisément ces endroits et de suivre le « gamin de Celles » dans les itinéraires évoqués. À ladite liste, on a ajouté deux autres listes de toponymes (non indiqués sur les cartes présentées ici) : d’une part ceux qu’avait relevés Jean Haust (voir-ci-après « Notes sur la toponymie de Celles » ; d’autre part ceux que j’avais moi-même collectés à l’époque de mon enquête à Celles (1955-1959). Comme le recours à la toponymie locale ne cesse, dans l’usage, de s’appauvrir d’année en année, on a saisi l’occasion de la présente publication pour sauver de l’oubli toute une information encore inédite.

*

Traduttore, traditore… L’adage est, si l’on peut dire, particulièrement « cruel » lorsqu’il s’agit de passer d’un dialecte à une langue de culture universelle. Rappelons d’abord que le présent ouvrage a été conçu de façon à satisfaire plusieurs catégories de lecteurs : les philologues ; les amateurs de lettres wallonnes qui, sans être dialectologues, ont une bonne maîtrise du dialecte namurois ou de l’un de ses proches cousins ; les francophones qui n’ont que peu ou pas de connaissance du wallon. Idéalement, pour servir les uns et les autres, il eût fallu, au moins en certains passages, proposer deux versions françaises distinctes : une traduction littérale pour les premiers et, pour les seconds, une traduction résolument littéraire. Le réalisme m’a semblé imposer une voie moyenne : rester suffisamment proche de l’original pour être utile aux dialectologues et aux locuteurs wallons, pratiquer un français correct, voire élégant, afin de donner à la traduction une allure suffisamment attrayante.

Deux exemples illustreront ce propos.

Au chapitre premier, l’auteur rappelle le sort effroyable qui, autrefois, était réservé aux « pestiférés » : l’isolement complet dans la « Maladrerie », sans soins, jusqu’à ce que la mort les délivre. Et de conclure : V’là come on v’s-arindjeut, là, dins l’ timps ! Arindji a, ici, le sens de (mal)traiter, mais n’est ni vulgaire ni même familier. Le français connaît aussi arranger dans ce sens, mais le verbe relève alors du langage familier (Le Robert). Dins l’ timps peut se traduire par dans le temps, mais cette dernière locution est donnée comme familière par Le Robert. L’interjection pose un problème plus délicat. On la trouve dans Le Robert, mais avec un autre sens : « pour reprendre un terme qu’on vient d’exprimer. Avez-vous de l’amour pour elle, là, ce qu’on appelle de l’amour ? (Marivaux) ». Le même exemple est donné par Littré, mais y est présenté sous la rubrique « adverbe », et avec un sens qui se rapproche de celui qu’il a, ici, en wallon (c’est authentique ! vrai de vrai !) : « 10° Dans le style familier et explétivement, se dit quand on insiste sur quelque circonstance, quand on excite l’attention ou le souvenir de celui à qui l’on parle. […] ». Néanmoins, vu l’allure bon enfant, quelque peu naïvement didactique de la réflexion, et puisque c’est le ton qui fait la chanson, on a opté pour une traduction littérale. Plutôt que : Voilà comment l’on vous traitait jadis ! le texte français propose un tour moins neutre, plus spontané : Voilà comment on vous arrangeait, là, dans le temps !

Au chapitre XXXIII, l’auteur relate la manière dont furent vécus, à Celles, les tout premiers jours de la Grande Guerre. Après avoir évoqué quelques succès locaux de la résistance à l’envahisseur, il constate : Ça n’ fait rin : on vike mô, en ratindant on n’ sét qwè. La traduction littérale Ça ne fait rien. On vit mal, en attendant on ne sait quoi, est, pour le moins, inélégante, et il n’est pas certain que la première phrase ainsi transposée garde le sens du texte original. En tout cas, en français, elle n’appartient pas au même registre que sa correspondante wallonne. D’autre part, le on ne sait quoi n’est pas, en français, des plus heureux. Comme le texte original ne présente ici aucune difficulté particulière pour un dialectologue ou un praticien du wallon, on a opté pour une traduction plus plaisante en français : N’empêche : on vit mal, dans l’incertitude du lendemain.

On sait que le wallon, le liégeois excepté, ignore le passé simple : comme en français parlé, le passé composé en tient lieu. En revanche, l’imparfait et le plus-que parfait du subjonctif, presque délaissés dans le français oral, sont toujours bien vivaces dans nos dialectes. Afin de ne pas alourdir le texte français, on a souvent préféré le passé simple au passé composé. Quant à l’emploi des subjonctifs imparfait et plus-que-parfait, on ne les a pas systématiquement proscrits, pourvu que l’euphonie et le naturel n’en… souffrissent pas.

Lorsque, dans le texte wallon, les guillemets sont utilisés pour marquer un terme emprunté au français, ils ont été maintenus dans la traduction afin d’indiquer qu’il s’agit d’un vocable perçu comme « étranger » par le locuteur wallon.

Suite…

NOTES :

(1) Aux nombreuses conférences qu’il a données sur le sujet, il faut ajouter divers écrits traitant du wallon comme outil didactique dans l’étude du français et maintes dissertations sur les vertus et les limites de la littérature dialectale. Le lecteur qui le souhaite pourra se faire une idée de cette abondante production en consultant la bio-bibliographie qu’a dressée mon frère : Léo HOUZIAUX, Mon Père Joseph, sa famille, son ascendance, Dinant, Imprimerie Bourdeaux-Capelle, 1995 ; cf. pp. 162-195. - Retour texte

(2) M. PIRON, Anthologie de la littérature dialectale de Wallonie, Liège, P. Mardaga, 1979, p. 9. - Retour texte

(3) Willy BAL, Pertinence de la littérature dialectale, in La Wallonie, le pays et les hommes, Lettres-arts-culture, direction scientifique Rita LEJEUNE et Jacques STIENNON, tome III, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1979, pp. 243-248. - Retour texte

(4) Cf. Jean BRUMIOUL, Maurice Delbouille et la Société de Langue et de Littérature Wallonnes, in Jean BRUMIOUL, Guy FONTAINE, Madeleine TYSSENS, Jean LECHANTEUR et Martine WILLEMS, L’oeuvre de philologie et de littérature wallonnes de Maurice Delbouille, Liège, SLLW, 2001, p.10. - Retour texte

(5) Maurice DELBOUILLE, Les Noëls wallons et le folklore, in Mélanges Félix Rousseau, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1958, pp. 210 et 215, passim. - Retour texte

(6) Dji m’ai tot simpleumint v’lu soladji […] d’on fâmeûs papin d’ sovenances qui dj’aveus su li stomac´.Do lès-awè scrît, dji lès dijère mia, écrit-il au lendemain de la publication de la Vikérîye (Vers l’Avenir, 5-4-1966).- Retour texte

(7) J. HOUZIAUX, On d’méy-cint d’ fauves da La Fontin.ne toûrnéyes o patwès d’ Cêles, Namur, Imprimerie « Vers l’Avenir », 1949. Outre On quautron di novèlès fauves (in Les Cahiers Wallons, 6-7, 1954, pp. 85-116), l’oeuvre dialectale en vers compte encore des dizaines de poèmes, les uns badins, les autres d’un lyrisme contenu, tous de facture irréprochable. Cf. la bio-biliographie citée ci-dessus. - Retour texte

(8) Clin d’œil littéraire. Plaidant pour l’emprunt au dialecte là où la langue de culture risque de rendre un propos peu intelligible, Montaigne écrit : « […] c’est aux paroles à servir et à suivre, et que le Gascon y arrive, si le Français n’y peut aller. » (Essais, I, 26, De l’institution des enfants.) - Retour texte

(9) Vers l’Avenir, loc. cit. - Retour texte

(10) Vers l’Avenir, loc. cit. - Retour texte

(11) Mutien-Omer HOUZIAUX, Enquête dialectale à Celles-lez-Dinant [D72], Mémoires de la Section wallonne (n° 9), Commission royale de Toponymie et de Dialectologie, Liège, Imprimerie. Georges Michiels, 1959. (186 pages ; en hors texte, cartes de géographie linguistique : phonétique et morphologie.) - Retour texte

(12) On connaît la rigueur du dialectologue Remacle : une enquête de ce type devait être une description strictement synchronique, rendre compte de l’état du « système » à un moment donné de son histoire. Option selon moi trop rigide dans la mesure où, par exemple, l’Atlas linguistique de Wallonie, qui se présente comme un ouvrage de linguistique synchronique, a nécessité de Haust et de ses collaborateurs et successeurs des années d’enquêtes sur le terrain… avec, selon le principe adopté par le maître de Remacle, une prédilection pour les témoignages de personnes âgées. Dans l’Introduction à la deuxième partie de son œuvre monumentale Le dialecte wallon de Liège, Jean Haust écrit : « On ne se figure pas tout ce que recèle encore d’inédit tout le langage du peuple. Il faut, pour s’en convaincre, aller au village interroger les personnes âgées qui n’ont jamais parlé que wallon (Dictionnaire liégeois, p. XXI) ». - Retour texte

(13) Quatrième édition, De Boeck, Duculot, 2000. - Retour texte