Saint-Julien de Toursac
 

En effet, ce Julien avait bien plus d'un tour dans son sac.
C'était un malfaisant, un ignoble individu…

Passeur d'eau de son état, il devait, théoriquement, faire traverser les rivières, ne demandant qu'une modeste rétribution au tout-venant et faisant gratuitement passer les pèlerins, pour l'amour de Dieu.
Mais Julien n'avait ni l'amour du prochain, ni même la crainte de Dieu. Le plus souvent, il tuait les voyageurs et les jetait à l'eau après les avoir dépouillés de toutes leurs richesses

Un jour, un lépreux se présenta à lui pour traverser le fleuve. Julien lui dit d'aller se faire voir ailleurs, lui et son paquet de microbes. Mais devant toutes les pièces d'or que lui présentait le ladre, il changea d'avis et l'on embarqua.

Au milieu du fleuve, alors que Julien levait déjà sa rame pour assommer son passager, le vent se leva et un terrible orage éclata, avec des éclairs jusqu'à terre. La barque, malmenée par les flots gonflés et par le déluge, menaçait de sombrer. Julien tremblait comme une feuille, de peur et de froid, tandis que le lépreux, lui restait d'un calme olympien. "Écoute, dit-il à Julien, je te promets que nous serons sauvés, mais tu dois me faire une grosse bise."

Julien hésita : un trou béant remplaçait son nez de son passager, son oreille droite venait d'être emportée par une violente bourrasque et une haleine pestilentielle s'exhalait de ses lèvres absentes. Enfin, nécessité faisant loi, il embrassa le lépreux à bouche déployée. Aussitôt, l'infirme se transforma en un personnage resplendissant, barbu, chevelu et âgé d'environ trente-trois ans que Julien reconnut comme étant Notre Seigneur Jésus-Christ.

- "Julien, Julien, lui dit l'apparition, repens-toi !"
- "Je n'ai jamais été pendu, plaida lamentablement Julien, et pourtant c'est vrai, j'en ai noyé des centaines. Cependant, puisque je reconnais votre puissance, Seigneur, sauvez-moi, et je promets que depuis maintenant jusqu'à partir de dorénavant, je m'engage à accueillir comme Vous-Même tous les passagers de ma barque".

saint julien de toursac a l'oeuvre

Dans un dernier éclair aveuglant Jésus disparut aux yeux épouvantés de Julien, le temps se calma et Julien put revenir sur sa rive, sain et sauf.

Son serment, Julien le tint à la lettre. Il l accueillait tout qui se présentait à lui comme il l'avait fait pour Jésus : l'air particulièrement malengroin et arrivé au milieu de la rivière, il tentait d'assommer son passager. Mais comme aucun d'eux ne se transforma jamais en apparition divine menaçante, l'hécatombe se poursuivit comme devant.

Bien qu'il fut coupable d'environ 4.148 meurtres, Julien de Toursac devint riche et honoré.
Sur son lit de mort, il confessa tous ses péchés à un prêtre sourd. Baissant la voix pour avouer ses crimes, il ne haussa le ton que pour raconter l'apparition dont il avait bénéficié.
Sur base de cette confession fallacieuse, tronquée et dont il n'avait compris qu'une infime parcelle, le prêtre demanda et obtint la canonisation de Julien.

Si la justice céleste est réellement réparatrice, si la miséricorde divine n'est pas aussi absolue qu'on nous le dit et si Notre Saint Pape le Père n'est pas aussi infaillible qu'on le prétend et que son pouvoir de canonisation n'est point totalement contraignant pour les puissances célestes, Julien de Toursac, malhonnête jusque dans la mort, n'est donc probablement qu'un saint postiche qui rôtit en enfer.

Tout cela pour dire qu'il se sert sans doute strictement à rien de se rendre en pèlerinage dans le village qui porte son nom.